Nouvelle catégorie du blog, un peu à part, mais pas tant que ça : des Lectures que je souhaite partager, aussi vrai qu'en littérature on n'est jamais loin de la musique. Et parfois même : on est dans une autre forme de musique.

Ici, c'est la petite et précieuse musique de l'insolence, du défi. Et les armes de ce défi sont la dérision et le dénuement.

Le roman d'Albert Cossery, Un complot de saltimbanques, s'ouvre et se ferme sur la figure du Réveil de la Nation. Cette statue trône au coeur de la cité paresseuse qui forme le décor, et même un personnage à part entière du livre. C'est auprès de cette statue que dort paisiblement un clochard. Mais un gendarme s'approche.

"Le gendarme se baissa, saisit l'homme par l'épaule et le secoua avec ce savant sadisme qui caractérise les forces de l'ordre dans l'exercice de leur fonction.
- Allons, réveille-toi, dit-il. Tu n'as pas honte de dormir là, ô homme !
Le clochard tourna la tête, ouvrit un oeil chassieux et demanda d'une voix calme et lointaine :
- Pourquoi aurais-je honte ?
- Comment ! s'indigna le gendarme. Tu ne vois pas que tu dors sous la statue du Réveil de la Nation ! Allons, un peu de respect, ô homme !
Le visage sale et fripé de l'homme eut une expression d'énorme lassitude, comme si les remontrances du gendarme lui parvenaient d'une distance incommensurable et qu'un effort surhumain lui était nécessaire pour les comprendre et les assimiler. Il ferma son oeil et répondit avec une gravité morose :
- Nous avons le temps. Quand tu auras réveillé toute la nation, tu viendras m'avertir. Pourquoi serais-je le premier ? Et il se rendormit."

Un complot de saltimbanques, Albert Cossery, éditions Joëlle Losfeld.