Derrière le gai luron que je suis, mes amis savent bien, se dissimule à peine un clown mélancolique. A moins que ce ne soit l'inverse. Je ne sais plus. C'est pour cela que sur des paroles tristes, j'aime faire sonner des rythmes enlevés, et réciproquement. C'est que la tristesse chez moi n'est pas quelquechose de noir, un abîme sans fond. Elle est toujours féconde.

Comme si pour moi était toujours exaucée la prière de Philippe Jaccottet : celle de ce poème qui me prend aux tripes.

Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme d'une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée.

La seule grâce à demander aux dieux lointains,
aux dieux muets, aveugles, détournés,
à ces fuyards,
ne serait-elle pas que toute larme répandue
sur le visage proche
dans l'invisible terre fît germer
un blé inépuisable ?

A la lumière d'hiver, Philippe Jaccottet, Editions Gallimard.