Bernard-Marie Koltès, dramaturge français de la fin du XXe siècle, aimait la musique, Bob Marley, le blues (il aimait la musique mais n'en écrivait pas ; il écrivait pour le théâtre mais il n'aimait pas y aller...). De la musique, ses textes - sa langue - en sont pleins.

Voici un extrait du Retour au désert, son avant-dernière pièce, dont la représentation à la Comédie Française a été récemment interrompue. Une scène que j'aime beaucoup, entre Adrien et sa soeur Mathilde, qui revient d'Algérie et retrouve la maison natale dans une ville de l'est de la France, aux relents de bourgeoisie moisie.

Adrien - J'ai oublié le nom de tes enfants.

Mathilde - Edouard, le garçon, et la fille, Fatima.

Adrien - Fatima ? Tu es folle. Il va falloir me changer ce prénom ; il va falloir lui en trouver un autre. Fatima ! Et que dirai-je, moi, quand on me demandera son nom ? Je ne veux pas faire rire de moi.

Mathilde - On ne changera rien du tout. Un prénom, ça ne s'invente pas, ça se ramasse autour du berceau, ça se prend dans l'air que l'enfant respire. Si elle était née à Hong-Kong, je l'aurais appelée Tsouei Taï, je l'aurais appelée Shadémia si elle était née à Bamako, et, si j'en avais accouchée à Amecameca, son nom serait Iztaccihuatl. Qui m'en aurait empêchée ? On ne peut quand même pas, un enfant qui naît, le timbrer pour l'exportation dès le début.

Adrien - Au moins pendant ton séjour, au moins ici, au moins devant les amis. Appelons-la Caroline.

Mathilde - Fatima, viens saluer ton oncle. Edouard, approche-toi.

Le retour au désert, Bernard-Marie Koltès, Editions de Minuit.