Stratégies des majors

Poursuivre quelques pirates au disque dur bien garni, c'était la première étape, tout en vantant un téléchargement légal jusqu'ici très pauvre en termes d'offres. Seconde étape : pousser le projet de loi sur le Droit d'auteur et les droits voisins dans la société de l'information (DADVSI), afin de s'attaquer non plus aux consommateurs mais aux solutions logicielles et matérielles qui permettent l'interopérabilité, c.à.d. la lecture de musiques (et autres) sur différents supports. Ce projet de loi sera soumis au vote des députés mardi 20 décembre.

Point de vue et exemples pour mieux comprendre de quoi il retourne

Si vous voulez en savoir plus sur la transposition de cette directive européenne dans le droit français, ses conséquences probables sur l'industrie et la consommation de la musique, et sur nos équipements informatiques, je recopie ici le point de vue d'une de mes collègues : vous aurez ainsi, en peu de lignes, une idée précise et effrayante de ce qui se trame.

''Un projet de loi mis au point par des majors de la musique - ces intermédiaires entre artistes et public, dont l'utilité est de plus en plus douteuse - tente d'instaurer des mesures techniques (qui seront légalement obligatoires) pour contrôler l'usage qu'on peut faire des CDs et autres supports, sous couvert de protéger les artistes bien sûr... qui ont bon dos. Or en raison de la nature même de l'information numérique (des 0 et des 1), de telles protections impliquent un véritable contrôle de l'ordinateur de chaque utilisateur par une entité extérieure - au niveau matériel pour être plus précise techniquement. Voici quelques exemples de scénarios de ce qui se passerait si la loi est votée ce mardi : "De retour d'un voyage à New-York, vous sortez un DVD acheté là-bas. Vous le mettez dans votre lecteur, et ce dernier refuse de le lire. Normal : le DVD correspond à la zone 1, et l'Europe est en zone 2. Vous avez trois solutions :

1. pleurer et jurer qu'on ne vous y reprendra plus,

2. vous faire rembourser le DVD (à New-York),

3. faire dézoner votre lecteur ou acheter un logiciel de dézonage.

La solution 1 est la plus simple, vous avez payé et ne pouvez pas profiter de votre achat, ce n'est pas grave, il ne vous reste plus qu'à le racheter une fois qu'il sera sorti en Europe. Double bénéfice pour le fabricant. La solution 2 est envisageable, sauf que l'emballage du DVD est ouvert, bonne chance donc pour la négociation. Et la solution 3 vous met en contravention directe avec la DADVSI, puisque vous portez atteinte à une mesure technique visant à protéger une oeuvre. Les logiciels de dézonage sont, de facto, hors la loi (application permettant la réalisation du fait mentionné, 335-3-1-1). Le brave technicien qui vous fera le dézonage de votre lecteur (ils savent tous le faire) sera hors la loi (335-3-1-1 encore). Mais vous pourrez toujours accrocher votre DVD au sapin de Noël pour faire joli.

Vous avez acheté une très belle imprimante à jet d'encre, profitant des nombreuses promotions de Noël. Elle marche bien et vous baignez dans la félicité graphique la plus totale. Mais les cartouches de recharge sont chères, très chères. Vous regardez s'il n'existe pas des produits compatibles, forcément moins chers. Hébé non. Y'en a pas. Pourquoi ? Parce que l'imprimante est dotée d'une puce, et les cartouches ont de petits contacteurs, un poil de mémoire et un peu de logiciel dedans. Et sans le logiciel sur la cartouche d'encre, l'imprimante ne veut pas imprimer. Aucun fabricant de produits compatibles n'a le droit d'aller voir ces petits bouts de logiciel, puisque cela revient à contourner une mesure technique visant à protéger une oeuvre. Pire, constatant la présence d'une cartouche "non autorisée", l'imprimante se met en panne, nécessitant une intervention onéreuse ou un changement d'imprimante (pour une autre de la même marque, car il vous reste des cartouches neuves, vu leur prix ça ferait mal de les jeter). Ca s'appelle un lock-in des utilisateurs, lorsqu'ainsi on s'arrange pour les tondre jusqu'à l'os. A quand les imprimantes qui n'acceptent que du papier de leur fabricant ?

Voyons un peu plus loin. Madame Karola achète un disque en plastique, d'environ 15 cm de diamètre, qui ressemble à ce qu'on appelle un CD. Elle le met dans sa chaîne et elle écoute, heureuse, sa musique. Puis elle part en week-end, prenant avec elle cette jolie galette argentée. Dans son lecteur de voiture, rien n'y fait, le disque ne passe pas. Comme ce n'est pas la première fois qu'un tel problème survient, elle râle un peu mais écoute la radio à la place. Ou un véritable CD (au sens du format numérique, pas du contenu). Une fois chez sa chère mère, Madame Karola place son nouveau disque dans la chaîne de cette dernière et là, surprise, c'est comme sur l'autoradio : rien. La chaîne du domicile de Madame Karola est dotée des logiciels nécessaires pour lire ce disque protégé. Celle de Grand-Mère Karola, trop ancienne (la chaîne, pas la personne) ne l'est pas. Terminé. Plus d'interopérabilité, les disques musicaux ne peuvent être lus que sur certains équipements (surprenant hasard, ceux fabriqués par des "partenaires" de l'éditeur musical, mais pas les autres).''

Sur le projet de loi, quelques liens pour aller plus loin

- Pour plus d'infos, voir ce PDF.
- La genèse de ce projet de loi.
- Pour signer la pétition contre ce projet de loi, rendez-vous ici.
- Enfin, un chat intéressant sur Lemonde.fr, intitulé Distribution des œuvres en ligne : quel avenir pour les logiciels d'échanges de pair à pair ?, histoire de donner aussi à lire l'avis des tenants du projet de loi.

Miser sur le téléchargement légal ?

Le pire dans toute cette histoire, c'est que certains artistes (par exemple Astonvilla, lors de son dernier et excellent concert à l'Elysée-Montmartre), vont dans le même sens, à savoir promouvoir aveuglément l'achat de CD - comme s'il s'agissait de défendre un support, et non plus la musique. C'est faire fi des études récemment menées aux US, qui montrent bien que le téléchargement ne nuit pas nécessairement et systématiquement à la vente de CD, et qu'il permet même l'émergence d'artistes méconnus. Ah mais c'est vrai, j'oubliais, la diversité musicale, ce n'est pas le principal cheval de bataille des majors...

Mettre en place avec sérieux des offres de téléchargement légal ne suffira pas à ramener dans le giron de la légalité les fans de PtoP (pirates), certes. Mais cette solution séduit déjà nombre de déçus du CD, qui achètent 12 titres quand 4 ou 5 leurs plaisent vraiment. Je ne suis pas un spécialiste en économie, mais pour gagner de l'argent et rendre tout cela profitable, aux artistes en particulier, restent alors les produits dérivés, les concerts, etc. A suivre...